La mythologie grecque,
vaste synthèse spirituelle introduisant à l’œuvre de Sri Aurobindo

Cette conférence a été donnée à Auroville le 7 février 2015 dans le cadre des Conférences du Pavillon de France

Cette conférence se propose de montrer en quoi la mythologie grecque peut être rapprochée de l’œuvre de Sri Aurobindo.

Cette mythologie constitue en effet une vaste synthèse spirituelle et son étude peut constituer une bonne introduction aux écrits de Sri Aurobindo.

Il faut se souvenir également que Sri Aurobindo, non seulement s’était très fortement imprégné de la culture grecque et latine durant ses études en Angleterre, mais qu’il s’était aussi intéressé de très près à la mythologie grecque. Il avait même commencé à écrire, parallèlement à Savitri, un long poème de près de quatre mille vers qu’il laissa inachevé, Ilion[i]. Ce poème reprend l’histoire de la guerre de Troie là où l’avait laissée Homère dans l’Iliade, depuis le soutien apporté aux Troyens par l’amazone Penthésilée jusqu’à la chute de Troie.[ii]

Sous toute réserve, nous pouvons imaginer que le cadre de la mythologie grecque ne laissait sans doute pas à Sri Aurobindo assez de liberté pour exprimer ses visions et ses expériences, mais surtout impliquait un décodage préalable du symbolisme utilisé qui privait le lecteur d’une compréhension directe. Nous supposons que c’est l’une des raisons pour lesquelles il abandonna Ilion au profit de Savitri.

Le travail d’interprétation qui a permis ce rapprochement est édité en trois volumes sous le titre Mythologie grecque, yoga de l’Occident aux Éditions de Midi et un bref aperçu peut être consulté sur le site lemythographe.fr. Ce travail de quelques décennies n’aurait pas été possible sans la mise au jour progressive des clefs de cryptage qui comprennent :

-          le sens des symboles élémentaires tels qu’ils étaient utilisés à l’époque d’Homère et dont nombre d’entre eux sont tirés des védas, tel celui de la vache, principe illuminateur du supramental.[iii]

-          les contenus archétypiques des lettres de l’alphabet grec composant le nom des héros, des personnages, des dieux et des lieux.

-          le principe de structuration des enseignements et des expériences selon une structure complexe d’arbres généalogiques.

-          la concentration en un symbole unique, le Caducée d’Hermès, de l’organisation de la Réalité sous sa forme dynamique, symbole qui, sous sa forme statique, peut-être étudié avec l’arbre des Sephiroth.[iv]  

-          des artifices divers pour préciser certains éléments tels la chronologie des expériences ou la progression dans le yoga.   Avant d’aborder le chemin spirituel proprement dit, il est nécessaire de se familiariser avec la structure générale de la mythologie. Aussi allons-nous considérer l’évolution humaine depuis les débuts de l’évolution de la vie, bien que ces stades archaïques de la conscience ne soient en fait abordés que dans les phases les plus avancées du yoga, celui-ci étant un processus progressif de dévoilement et d’ascension-intégration. L’ascension permet en effet de contacter des forces indispensables au processus de descente et de purification.  

LES ORIGINES (Planche 1)

  Nous laisserons de côté les premiersniveaux définis par Hésiode[v] à partir du Chaos, qui, selon le symbolisme de la lettre Khi (X), représente la Conscience suprême concentrée en elle-même. Nous commencerons avec Gaia, lorsque cette Conscience-Existence se projette dans une manifestation. Simultanément apparut Éros, à la fois Béatitude et principe de l’Amour divin, « le plus beau d’entre les dieux » selon Homère, ainsi que le Tartare que Sri Aurobindo appelle « la Nescience », le principe opposé à la conscience[vi]. Le Tartare, c’est l’endroit dans les profondeurs de la conscience « qui est aussi éloigné de la terre que la terre l’est du ciel, car il faudrait neuf nuits et neuf jours à une enclume de bronze tombant du ciel pour arriver à la terre, et il lui en faudrait tout autant pour aller de la terre au Tartare ». Si certains héros descendent dans l’Hadès, lieu de l’inconscient dans le corps, le Tartare ne peut être un lieu de relégation que pour les dieux. Lors de cette projection dans la manifestation, le principe de Conscience-Existence se dédouble en Esprit et Nature : Gaia « la Terre » fit naître égal à elle-même Ouranos « le ciel étoilé », mais « ce dernier devait pouvoir l’envelopper totalement ». Pour maintenir la liaison Esprit-Matière, elle fit naître également Ouréa « les montagnes ». Tout était prêt pour qu’elle enfante alors Pontos « le flot stérile », symbole de la Vie.   Mais à ce stade, tout est encore potentiel et aucune création ne peut voir le jour tant que l’esprit infini n’est pas borné. C’est pourquoi Ouranos enfouissait dans le sein de Gaia tous les enfants qu’elle lui donnait, et, nous dit Hésiode, « elle gémissait, l’énorme Terre ». Ses enfants, ce sont :

- les six Titans et les six Titanides incarnant les puissances de création ;

- les Cyclopes, symboles de la vision totale située au niveau du troisième œil au milieu du front, expression de l’omniscience divine ;

- les Hécatonchires ou « Cent-bras », symboles de l’omnipotence divine ou capacité du divin d’agir simultanément en tous points.

Sous l’impulsion du principe d’existence Gaia, lorsque toutes les puissances qui devaient intervenir furent manifestées, une limitation fut imposée à l’esprit dans sa capacité de génération afin que puisse se matérialiser une création : incité par Gaia, Kronos, le plus jeune des Titans, trancha avec une serpe les organes virils d’Ouranos. Dit d’une autre façon, le temps posa une limite sur le pouvoir créateur de l’espace infini pour permettre le déploiement de la manifestation dans la matière, le Devenir.[vii]  

Les Titans et les Titanides, puissances de création, ont à leur tour des enfants, les dieux, qui gouvernent le monde des formes et soutiennent l’évolution de la conscience humaine. Mais avant de considérer leur descendance, il nous faut parler des plans archaïques de la conscience dans la Vie, les enfants de Pontos, ainsi que des phénomènes qui ont marqué les toutes premières manifestations du mental.

 

  L’ÉVOLUTION DE LA VIE (Planche 2)

 

 Les enfants de Pontos décrivent l’évolution de la vie depuis le niveau cellulaire jusqu’à la transition de l’animal à l’humain. En fait, les plans de conscience correspondants ne sont abordés que par les chercheurs les plus avancés qui sont confrontés aux mémoires et aux automatismes de la nature vitale et corporelle afin de les transformer. Nous allons les considérer dans l’autre sens, en remontant à partir de l’origine.

Le premier enfant de Pontos est Nérée « le vieillard de la mer », symbole de l’émergence de la vie hors de la matière, lié au mental cellulaire. Comme toutes les divinités marines, Nérée a le don de métamorphose, c’est-à-dire une plasticité (ou adaptation au mouvement du Devenir) très forte. Il eut avec Doris « les dons » cinquante filles, les Néréides. La plus connue d’entre elles est la déesse Thétis dont la demeure est au fond de la mer. Elle devint la femme de Pélée à qui elle donna un enfant célèbre, Achille (P6). On peut donc déjà comprendre que celui-ci incarne l’une des réalisations les plus avancées dans le yoga, puisque ses aventures concernent le chercheur qui descend dans les plus grandes profondeurs du vital. En effet, dans la mythologie, l’épouse ou la femme à laquelle le héros s’unit représente, sauf exception, le but qu’il s’est fixé, alors que lui-même incarne le travail pour y parvenir. Les enfants nés de l’union sont les réalisations obtenues dans ce travail.

Tout le monde connaît l’histoire de l’Iliade qui concerne essentiellement « la grève d’Achille », c’est-à-dire le refus de ce héros de participer à la guerre contre les Troyens et d’y impliquer ses troupes, car Agamemnon (P8) lui avait pris sa femme, plus exactement l’une des captives qui lui était échue en partage lors des razzias effectuées dans leur progression vers Troie. Et c’est seulement lorsqu’il accepta de s’impliquer dans la guerre que la coalition Athénienne put remporter la victoire. Achille « celui qui accomplit la libération » est un roi des Myrmidons, des « fourmis », c’est-à-dire le symbole de celui qui s’occupe des infimes mouvements de la conscience. Tant que le chercheur qui, au moment de la guerre de Troie, a déjà réalisé « l’égalité » au sens où l’entend Sri Aurobindo - une paix stable associée à la joie intérieure - n’accepte pas de considérer en lui les infimes mouvements de la conscience, il n’y a aucune possibilité d’effectuer le nécessaire renversement du yoga. En effet, le chercheur doit renoncer à poursuivre dans la voie des anciens yogas qui considéraient la dissolution en l’Esprit comme seule possibilité d’évolution spirituelle, et il doit procéder à une purification approfondie de l’être extérieur en vue de la divinisation de la matière. Et c’est ce premier renversement qui permettra à Ulysse (P5) de poursuivre la quête telle que racontée dans l’Odyssée.

La réalisation du niveau de Nérée permet donc de retrouver les dons et les nombreux pouvoirs de la vie que nous sommes incapables de seulement imaginer, les cinquante Néréides étant toutes d’une très grande beauté, c’est-à-dire des expressions de la « Vérité ».[viii]

Le deuxième niveau, celui de Thaumas, est appelé par Sri Aurobindo « le vital vrai » ou « les sens pensants ». C’est celui des expressions de la vie primitive animale où il n’y a pas encore de cerveau central, comme par exemple chez les méduses. C’est-à-dire que chaque sens « pense » par lui-même, selon des circuits nerveux autonomes. U.G. Krishnamurti mentionne une expérience de ce type où il n’y a aucun lien entre les sensations, ni donc aucune interprétation centralisée de celles-ci. C’est un niveau de la vie ou tout est « étonnant, merveilleux » selon le sens du nom Thaumas, l’épanouissement de la vie.

Thaumas eut comme enfants Iris et les Harpyes. Iris est la messagère des dieux aux ailes d’or. Elle correspond à l’émergence du système nerveux, à ce qui fait le lien entre le plus haut du mental et le corps. Son nom est construit sur la lettre grecque rho, ce qui implique une perception juste, exacte, d’où ses ailes d’or (vérité mentale au plus profond du vital, vérité cellulaire).

Les Harpies « les chiennes de Zeus » (la vigilance évolutive du surmental[ix]), sont à la fois les gardiennes de la stabilité des formes naissantes et les actrices des nécessaires renversements d’équilibre. C’est le principe d’homéostasie, du retour à l’équilibre précédent, et aussi le principe de renversement de l’équilibre qui fait progresser en vue du juste. Sans arrêt, et sur tous les plans, elles bouleversent l’équilibre, « ennuagent tout, donnent à tout un goût de cendre ». Thaumas est uni à Électre qui exprime une réalisation lumineuse. (Il y a de nombreuses Électre dans la mythologie qui représentent toutes une réalisation lumineuse, mais à différents degrés.)

Le plan suivant est celui de Phorcys « celui qui porte l’ouverture de la conscience » et Céto « mammifère aquatique » qui expriment donc le sommet de l’évolution purement vitale. Dans la classification de Sri Aurobindo, ce sont les plans du « vital mental » et du « vital émotif ». Ils sont frère et sœur et s’unissent entre eux.  Ils marquent la formation de l’ego ou moi animal, sur une base double de séparation-fusion, avec l’apparition d’un cerveau capable d’intégration. Ils sont donc le socle sur lequel reposera plus tard la construction de la personnalité ou ego humain. Ils ont pour enfants les Grées, les Gorgones, le monstre Échidna et le serpent des Hespérides.

Les premières, les Grées « les vieilles », indiqueront à Persée (P6) le chemin qui conduit vers les Nymphes lorsqu’il partira affronter la Gorgone, symbole de la peur. Elles n’ont à elles trois qu’un seul œil et une seule dent qu’elles s’échangent, symboles des rudiments de conscience/ connaissance et de mémoire. Pour affronter la peur, le chercheur devra donc descendre là où elle s’enracina pour la première fois, là où apparurent la conscience instinctive et la mémoire.

C’est à ce niveau également qu’apparut Échidna « la vipère », un principe de perversion concomitant avec la naissance du mental centralisé, c’est-à-dire avec l’ego animal.[x] Mère et Sri Aurobindo abordent cette déviance à de nombreuses reprises. Le serpent est normalement le symbole de l’évolution, mais il s’agit ici d’une vipère. Le mot Échidna est formé avec la lettre Khi « l’arrêt » et le groupement delta-nu « l’évolution de l’union ». Elle représente donc « l’arrêt de l’évolution dans l’union ». (Le nu est un principe d’évolution, delta un symbole d’union qui est aussi la lettre principale dans le nom du dieu Hadès, frère de Zeus, roi du monde souterrain qui représente le corps et la matière où doit se réaliser dans le futur l’union divine entre la matière et l’esprit).

Lorsque Persée (P6) coupa la tête de Méduse après avoir récupéré certains accessoires indispensables chez les Nymphes, c’est-à-dire lorsque la peur est éradiquée, alors apparaissent Chrysaor « l’homme au glaive d’or » et le cheval ailé Pégase, symbole de la capacité d’action juste et du vital purifié et libre. Chez certains auteurs, Bellérophon (P5), le vainqueur de la Chimère « l’illusion », montait le cheval Pégase. Ce qui laisse entendre que l’illusion ne peut être vaincue tant que le vital n’est pas totalement purifié. Chrysaor « l’homme au glaive d’or » ou « l’homme à la lumière dorée », c’est à la fois la capacité de trancher de façon juste et la capacité de perception en vérité.

Avant de quitter le plan de la Vie, nous devons dire un mot des enfants d’Échidna, car ce sont eux qui posent les plus grands problèmes aux chercheurs de Vérité ou à l’évolution en général.

Échidna « la perversion évolutive » s’unit à Typhon (P1) « le brouillard », c’est-à-dire « l’ignorance » ou « l’aveuglement ». Celui-ci est selon certains un fils d’Héra (P7), la femme de Zeus, selon d’autres un fils du Tartare (P1) : cette « ignorance » soit serait apparue avec la force qui maintient la conscience humaine mentale dans la limitation, soit serait inhérente à la nescience originelle.

Typhon engendra avec Échidna quatre grands monstres, lors de la formation du moi animal[xi] soumis à une première dualité mentale (Phorcys et Céto).

-      la Chimère (P1) ou « l’illusion », qui est négation de la conscience, qui sera vaincue par Bellérophon ;

-      l’Hydre de Lerne (P1) ou le « désir » comme conséquence de l’illusion de la séparation, ainsi que la souffrance qui lui est associée et symbolise la négation de la Joie ; elle sera vaincue par Héraclès lors de son deuxième travail ;

-     Cerbère (P1), le gardien du royaume d’Hadès, le monde souterrain de la matière et du corps. Héraclès le ramènera à la surface sans le tuer lors de son onzième travail, signe que le chercheur commence à découvrir les clefs ou « les gardiens » du travail dans le corps ;

-       le chien Orthros (P1) « le mensonge », la perversion qui est négation de la Vérité.[xii]

Le chien Orthros « le mensonge » engendra avec sa propre mère Échidna deux autres monstres :

-     Phix (P1) ou la Sphinge « la sagesse pervertie », déformation du Sphinx qui est le symbole de la vraie sagesse, qui sera tuée par Œdipe (P6) à son arrivée à Thèbes ;

-    Le Lion de Némée (P1), symbole de l’orgueil et surtout de l’ego, tué par Héraclès dans son premier travail.

 

  L’ÉVOLUTION DE LA CONSCIENCE HUMAINE : LA DESCENDANCE DES TITANS ET TITANIDES (Planche 3)

 

Nous allons maintenant quitter l’évolution de la conscience animale pour nous intéresser à la descendance d’Ouranos, c’est-à-dire à l’évolution de la conscience humaine. Parmi ses enfants les Titans, deux lignées revêtent une importance majeure. Celle de Japet qui traite de l’ascension dans la conscience mentale et celle d’Océanos qui illustre le processus de purification-libération.

Ces deux mouvements sont largement développés dans les œuvres de Sri Aurobindo. Le rapport juste dans leur progression est l’un des problèmes les plus compliqués de la spiritualité. Dans la mythologie, il est indiqué par les visites que se rendent les héros ou bien par les unions entre les personnages des deux lignées. Dans les anciens temps qui privilégiaient l’ascension des plans de conscience, de nombreuses erreurs d’orientation ou chutes spirituelles étaient dues au manque de purification. Ainsi par exemple, Minos (P6) refusa de sacrifier comme il l’avait promis le taureau que Poséidon (P7) fit sortir de la mer à sa demande. De même, l’une des causes de la guerre de Troie fut le refus de Laomédon (P5) d’honorer les promesses faites aux dieux qui l’avaient aidé à ériger les murailles de Troie.

Dans la mesure où toute ascension permet la purification correspondante, puisque le mouvement du yoga est un processus d’ascension-intégration, privilégier l’un des deux mouvements de façon durable à l’exclusion de l’autre semble être une erreur. Ils doivent avancer de concert, sinon le chercheur devra revenir en arrière.

Nous allons tout d’abord considérer les lignées des autres titans qui indiquent soit une organisation des forces spirituelles ou des plans de conscience supérieurs, soit des aides à l’évolution. Selon que les Titans et Titanides sont unis entre eux ou avec des dieux et déesses, c’est l’indication probable d’une action actuelle plus ou moins forte sur l’humanité.

  Hypérion (P4)

Hypérion « ce qui est le plus haut », uni à Théia « la divine », symbolise le plus haut plan de conscience situé juste en dessous de la trilogie supérieure Gaia-Ouranos-Éros (P1) (Sat-Chit-Ananda ou Existence-Conscience-Félicité), c'est-à-dire celui que Sri Aurobindo a dénommé supramental.

Leurs enfants Hélios « le soleil », Séléné « la lune » et Éos, la déesse de l’Aurore, personnifient respectivement la lumière supramentale, le vrai Moi, et l’éternel Nouveau.

Hélios, le principe illuminateur du supramental, est peu présent dans les mythes. On voit seulement Héraclès (P6) emprunter sa barque dans son onzième travail puis, quelque temps plus tard, importuné par sa chaleur, décocher des flèches dans sa direction. Quelle connaissance exacte les anciens Grecs, il y a de cela trois mille ans, avaient-il du supramental ? Qu’avaient-ils hérité des Égyptiens et des Védas ? On ne saurait le dire exactement, mais la mythologie nous permet de comprendre qu’ils en connaissaient l’existence.

S’il n’est actif lui-même, Hélios est présent par ses enfants, la déesse Circé et le roi de Colchide Aiétès.[xiii]

Circé est le symbole du pouvoir de discernement, de vision exacte dans tous les détails. Comme le montre l’histoire des compagnons d’Ulysse (P5) transformés en porcs, c’est sous son influence que le chercheur peut percevoir la nature exacte de ses mouvements les plus cachés et les plus infimes.

Aiétès est le pouvoir de vision dans la globalité et de l’action vraie. C’est en son royaume que Jason (P5) ira chercher la Toison d’or. Aiétès a lui-même une fille célèbre, Médée « le dessein ou le but de vie », connue pour être la cause de la mort de ses enfants.[xiv] Par cette filiation, on comprend déjà que Médée ne peut représenter qu’une action parfaitement juste, en accord avec le plus haut de la conscience. La mort de ses enfants intervient après la grande expérience spirituelle illustrée par la quête de la Toison d’Or menée par Jason et les Argonautes. Le chercheur est alors incapable de conserver les acquis spirituels supérieurs représentés par les enfants que Médée eut de Jason. Aussi le Divin, à travers Médée, les lui retire. Médée est une magicienne comme tous ceux qui sont issus du plan supramental et représentent des forces et des pouvoirs difficilement concevables pour l’entendement ordinaire.

Des auteurs postérieurs à Homère qui n’était, lui, concerné que par les phases les plus avancées du yoga, ont donné un troisième enfant à Hélios, Pasiphaé « celle qui brille pour tous ». Celle-ci tomba amoureuse d’un taureau et conçut le Minotaure, symbole de l’une des plus graves chutes spirituelles dans les débuts du chemin, chute dont nous parlerons plus tard.

Séléné n’est pas active dans la mythologie. Seul son amour pour Endymion (P5) est évoqué, ce dernier étant le symbole d’un chercheur très avancé dans la consécration qui reçut de Zeus le sommeil éternel, c’est-à-dire la parfaite immobilité ou paix intérieure associée au parfait silence mental.

  Coios (P7)

Le deuxième couple de Titans, Coios-Phoebé, préside à ce que Sri Aurobindo appelle « l’être psychique » c'est-à-dire l’être vrai qui grandit autour de l’âme ou étincelle divine au fur et à mesure des incarnations. Cet être psychique est représenté par Léto, la mère des jumeaux divins, Apollon « la lumière psychique » et Artémis « l’intégrité », qui agissent dans l’unité et sont appelés à devenir de plus grands dieux que les enfants d’Héra, Arès et Héphaïstos qui, eux, sont liés au renouvellement des formes dans la dualité.

   Thémis et Mnémosyne (P3)

Il y a deux autres Titanides dont l’influence n’est pas encore pleinement active, Thémis « la loi divine » et Mnémosyne « le souvenir intégral ».

Thémis, œuvrant dans la phase mentale actuelle par le supraconscient Zeus, est la mère des Orai - nom qui a été traduit abusivement par « les Heures » - des expressions de la loi divine juste qui sont Eunomia « l’ordre juste », Dicé « la juste manière d’agir, l’action exacte » et Eiréné « le mouvement juste dans le devenir ». Elle est aussi la mère des Moires - Clotho, Lachésis et Atropos - celles qui fixent de façon inflexible le temps de vie en accord avec les lois divines.

Mnémosyne « la mémoire (du Réel) » est active également par l’intermédiaire de Zeus à qui elle s’unit, devenant la mère des neuf Muses qui déclinent toutes les variations de l’harmonie divine.  

  Crios (P3)

Le couple de Titans Crios-Eurybié représente, par ses trois enfants :

-        les lumières divines - lointaines au sens de peu manifestées - avec Astraéos « étoilé »

-        la paix immuable avec Pallas « l’égalité »

-      et le mouvement de transformation avec Perses, lequel est le père de la déesse Hécate, la grande déesse « qui a sa part d’autorité sur la terre, la mer stérile et le ciel étoilé (le corps, le vital et l’esprit) » et qui intervient donc sur tous les plans pour les transformer.

Astraéos engendra avec Éos (P4), la déesse du « nouveau », les « vents » divins qui sont les aides sur le chemin. On les retrouve à de très nombreuses reprises dans l’Iliade et l’Odyssée selon les nécessités évolutives.

Eurus est le vent d’Est qui apporte le nouveau.

Zéphyr est le vent d’Ouest qui éclaircit le ciel : il nettoie et purifie. En s’unissant à une Harpye (P2), il devint le père des chevaux immortels d’Achille et de ceux des Dioscures, Castor et Pollux (P5). Ainsi, c’est une purification très poussée qui permet d’acquérir un vital puissant et libre, non duel car immortel.

À l’inverse du Zéphyr, le Notos, le vent du sud, apporte la confusion : « il enveloppe la montagne d’un brouillard dont le berger a horreur ». C’est ce vent qui est actif lorsque le chercheur a perdu le chemin et priepour qu’une lumière le guide.

Enfin, le vent du Nord, Borée, est celui qui incite à l’ascèse juste dans l’incarnation. Lorsque le chercheur est totalement sous l’influence de son être psychique, l’ascèse n’est plus nécessaire : c’est pour cela qu’Apollon retourne périodiquement en Hyperborée, la contrée la plus septentrionale, le lieu au-delà de l’ascèse.

Certains ajoutent également à ces quatre vents Éosphoros « le porteur du nouveau », qui devint chez les Latins Lucifer. Il est donc à l’origine totalement étranger à la puissance démoniaque qu’il devint par la suite dans la tradition chrétienne.

  Cronos (P7)

Dans la descendance du couple Cronos-Rhéa figurent les douze grands dieux de l’Olympe. Ce sont les puissances du surmental qui veillent sur l’évolution humaine et qui assistent plus particulièrement le chercheur sur le chemin.

Il faut se souvenir que ces puissances du surmental ne sont devenues prépondérantes dans l’évolution humaine qu’au moment où Zeus détrôna son père Cronos lors de la guerre qui opposa les dieux aux Titans, lorsque l’humanité émergea de l’enfance vitale. Dès son accession au pouvoir, Zeus envoya les Titans dans le Tartare (P1), rendant les forces correspondantes inaccessibles à la conscience humaine. Il dut ensuite affronter Typhon « l’ignorance » (P1) dans un terrible combat qui symbolise le travail que l’homme doit effectuer sous le règne de Zeus : le développement du mental humain jusqu’au surmental doit vaincre à terme l’ignorance.

À son tour, Zeus devra être détrôné par le second enfant qui lui naîtra de Métis - une fille d’Océanos -, raison pour laquelle il avala celle-ci, ce qui obligea sa fille Athéna à sortir de sa tête. Ainsi, le supramental devra supplanter le mental, y compris le surmental.

 

  Après leur victoire sur les Titans, les trois frères Zeus, Poséidon et Hadès se partagèrent le monde. La surface de la terre, le conscient, resta leur domaine à tous trois.

A Zeus revint le ciel, symbole du supraconscient. Poséidon régna sur la mer, le subconscient en rapport essentiellement avec le vital. C’est donc lui qui soulèvera les tempêtes que subiront les grands héros, Jason aussi bien qu’Ulysse. Quant à Hadès, il gouverna le monde souterrain, le corps et la matière, devenant la puissance qui veille sur les profondeurs où devra se réaliser l’union de l’esprit et de la matière. Les âmes ou psychés, « les ombres », qui vont dans l’Hadès correspondent aux réalisations achevées dans le conscient et le subconscient et qui descendent dans le corps, soit parce que le chercheur doit poursuivre le travail à ce niveau, soit parce qu’elles se fondent dans l’unité.

La descente dans le corps - ou yoga corporel - n’est pas abordée dans la mythologie grecque, mais le travail préparatoire est abondamment détaillé dans l’Iliade et l’Odyssée. Héraclès (P6), le héros dont les aventures posent les bases théoriques du chemin, pourra seulement comprendre ce qui protège d’une descente prématurée, symbolisé par le chien Cerbère (P1).

 

  Parmi les autres enfants de Cronos figurent trois déesses.

Hestia, la gardienne du « feu intérieur », de la demeure sacrée d’Apollon.

Déméter « la mère de l’union », la déesse des champs cultivés, qui est l’une des puissances les plus actives dans la progression du yoga dans la mesure où elle permet les échanges entre le corps et le conscient par l’intermédiaire de sa fille Perséphone. Celle-ci fut en effet enlevée par Hadès qui en fit sa femme. Mais devant la détresse de Déméter et suite à l’intervention de Zeus, Hadès accepta qu’elle réside une partie du temps avec lui et une autre partie à la surface de la terre : Perséphone devint ainsi le symbole de la prise de conscience, à partir du corps, des plus grandes profondeurs de la conscience.

Héra enfin, l’épouse de Zeus, le principe juste de limitation qui contrebalance celui de l’expansion incarné par Zeus, tous deux résidant au sommet du supraconscient (ils gouvernent l’Olympe, la plus haute montagne au sommet de laquelle résident les dieux). Leurs enfants Héphaïstos, le forgeron divin, et Arès, le dieu de la guerre qui se réjouit dans les carnages, représentent les puissances qui veillent à la construction et la destruction des formes.

Arès est peu aimé, car nul n’aime voir ses habitudes renversées ou n’aime abandonner ce qui n’est plus utile à sa progression quand il ignore pourquoi cela lui est imposé. Son combat est très différent de celui d’Athéna qui est la « guerrière » conductrice du yoga ou « le maître intérieur », et qui se maintiendra dans ce rôle tant que Zeus n’aura pas été détrôné par le second enfant que doit lui donner l’océanide Métis.

Zeus et Héra eurent également deux filles, les déesses Ilithye, « celle qui veille sur les accouchements » et Hébé, la déesse de « l’éternelle jeunesse », puissances du surmental qui veillent sur les transformations et le travail dans le présent.

Chez Homère, plus pragmatique qu’Hésiode qui est davantage soucieux de théorie et de métaphysique, Aphrodite est fille de Zeus et de Dioné, une océanide symbole de l’évolution vers l’unité. Aphrodite incarne donc chez Homère l’amour en évolution tandis qu’elle est chez Hésiode l’amour suprême issu du sacrifice divin : lorsque Kronos coupa les organes génitaux de son père Ouranos - limitant ainsi la force génératrice de l’esprit afin que les forces créatrices déjà manifestées puissent œuvrer (Ouranos maintenait en effet les Titans dans le sein de Gaia, principe originel de conscience/existence) - et lorsque la puissance fécondante de l’esprit entra au contact de la Vie (l’écume qui apparut autour des organes génitaux tombés dans le flot marin), Aphrodite « l’amour suprême » se manifesta.

Un autre enfant de Zeus, toujours donc dans la descendance de Cronos, fait partie des douze grands dieux. C’est Hermès, le dernier arrivé sur l’Olympe, fils de Zeus et de la Pléiade Maia (P5 et P7), celle-ci étant le symbole d’une parfaite réceptivité aux ordres du ciel ou consécration. Hermès représente le septième niveau dans l’ascension des plans de conscience, celui du surmental, le plan des dieux.

 

   Japet : l’ascension des plans de conscience (P5)

 

Avec le Titan Japet et son épouse Clymène, nous abordons l’ascension des plans de conscience : - du point de vue théorique avec les filles d’Atlas, les sept Pléiades - du point de vue des expériences qui se rapportent à cette ascension avec la descendancede Prométhée, symbole de celui qui met au premier plan sa quête de Vérité. Dans cette dernière lignée, les expériences des premiers niveaux figurent dans la descendance d’Hellen et de son épouse Orséis « l’éveil » (les chercheurs qui par la « libération », veulent atteindre « l’éveil ») ainsi que de leur fils Éole « (celui qui travaille à) la libération » uni à Énarété « ce par quoi on excelle », et celles des aventuriers de la conscience dans la descendance de Protogénie « ceux qui marchent devant ».

           Les sept plans de la conscience mentale : les Pléiades filles d’Atlas (P5)

  Après la victoire des dieux sur les Titans, Atlas fut condamné à porter le ciel sur ses épaules. Atlas est donc la puissance divine qui sépare l’esprit de la matière, séparation qui intervint lorsque le mental devint prépondérant dans l’humanité. Ses sept filles, les Pléiades, représentent donc les plans que l’homme doit gravir pour retrouver l’unité perdue. Ils font suite aux cinq plans de conscience dans le vital que nous avons examinés avec les enfants de Pontos.

Sri Aurobindo en a donné une description complète, les nommant successivement mental physique, mental vital, mental de raison ou intellect, mental supérieur, mental illuminé, mental intuitif ou intuition, et surmental. Ils ont été repris par Satprem dans son livre Sri Aurobindo ou l’aventure de la conscience.

Sur les deux premiers plans (Alcyoné et Célaeno), le mental se préoccupe uniquement des besoins du corps et de l’action, avec pour moteur le désir.

Sur le troisième plan, celui de l’intellect (Méropé), l’homme commence à se préoccuper des causes, du contrôle du vital et des besoins du corps, et tente d’organiser sa réflexion ; il cherche à se construire une pensée libre dégagée des influences extérieures. L’humanité actuelle fonctionne essentiellement sur les deux premiers plans et un nombre grandissant tente d’accéder à une pensée autonome et bien construite.

Certains êtres assez rares accèdent au mental supérieur (Stéropé) par un élargissement de la pensée qui tente une synthèse plus vaste au-delà des opposés et introduit l’intuition dans son fonctionnement, intuition qui se manifeste par éclairs. Ce sont le plus souvent des poètes ou des artistes dont certaines œuvres témoignent d’une lumière particulière.

Avec le mental illuminé (Électre), la Vérité pénètre le mental en un flot continu et stable. C’est sur ce plan, dans la descendance de la pléiade Électre, que ce situent les personnages de la lignée royale troyenne, tels Laomédon, Priam, Hector et Pâris. C’est un plan sur lequel les chercheurs ont l’expérience de l’unité en l’esprit, devenant des êtres « libérés »[xv], avec des réalisations telles qu’une « joie stable » et « l’égalité ».[xvi] 

Plus haut encore, l’Intuition de la Vérité se manifeste par des pouvoirs de révélation, d’inspiration et de discernement intuitif. C’est la lignée de la pléiade Taygète, avec des personnages tels Pénélope, les Dioscures Castor « la puissance, le pouvoir (sur les plans du mental et du vital) » et Pollux « la très grande douceur », Clytemnestre « une sagesse renommée » et Hélène « l’évolution de la liberté ».

Enfin, le surmental, qui est le plan des dieux et des créateurs de religion, est celui où le mental est un avec le Moi suprême. C’est un plan de Connaissance gouverné par Hermès, fils de la Pléiade Maia. Mais il appartient encore au mental et ne peut donc conduire au-delà de lui-même, dans le supramental, bien qu’il s’y essaye (Hermès tente de rivaliser avec Apollon, dieu de la lumière psychique, subtilisant même ses troupeaux).

 

    Les sept enfants d’Éole dans la descendance de Prométhée et de son fils Hellen : les premières expériences liées à l’ascension (P5)

 

Sur le plan des expériences, celui sur lequel le chercheur progresse dans sa « quête de liberté » par « ce en quoi il excelle » (dans la descendance d’Éole et de sa femme Énarété), on trouve d’abord le personnage de Sisyphe. Il représente la loi de l’effort sur lequel va s’appuyer le yoga tant que « l’être psychique » n’est pas passé au premier plan de l’être. Cet effort s’appuie sur le mental en vue d’un élargissement de la conscience (sa femme est la Pléiade Méropé « une vision partielle »).

Le travail essentiel que le chercheur doit accomplir avec Sisyphe est celui qui conduit au discernement, c’est-à-dire le combat contre les illusions. Il est illustré par le mythe de Bellérophon, petit-fils de Sisyphe, qui partit combattre la Chimère (P1), l’un des quatre grands monstres enfantés par la vipère Échidna (P1) « l’arrêt de l’évolution dans l’unité » unie à Typhon « l’ignorance » (P1). La Chimère a la tête et le corps d’un lion, une tête de chèvre située au milieu du dos, et une queue de serpent : elle est le symbole d’un chercheur qui aspire au plus haut du vital mais reste dirigé par l’ego. Autrement dit, la soumission au divin est toujours imparfaite, toujours l’objet d’attentes en retour. En fait, le combat contre la Chimère est davantage posé comme l’indication d’une lutte qui durera jusqu’à un point très avancé du chemin, tout comme le premier travail d’Héraclès, le combat contre le Lion de Némée, qui illustre la lutte contre l’ego. C’est pour cette raison que certains auteurs, en donnant pour monture le cheval Pégase (P2) à Bellérophon, considèrent que ce travail ne peut prendre fin qu’avec la cessation de toute peur.

Le mythe bien connu de Sisyphe qui, par un effort considérable, hisse au sommet d’une montagne une lourde pierre qui tout aussitôt retombe, entraînant le héros dans sa chute, montre que dans le yoga du corps, l’effort ne peut plus être utile. En effet, l’histoire se déroule dans l’Hadès, après la mort de Sisyphe. Ce qui fut une aide pendant les périodes évolutives passées - l’effort, l’endurance - constitue une entrave dans le yoga corporel.

De par l’union de Sisyphe avec Méropé, on peut aussi sans doute considérer que ce mythe illustre le travail de l’intellect qui sans cesse échafaude des hypothèses qui s’écroulent à peine posées.

Sisyphe institua le premier des quatre grands « jeux », les jeux Isthmiques, qui en accord avec l’image suggérée, exprime l’entrée sur le chemin étroit du yoga.[xvii]

 

 C’est avec le deuxième enfant d’Éole, Athamas, que l’on trouve le récit des premières expériences sur le chemin. Ce héros eut successivement trois épouses qui indiquent trois périodes distinctes des débuts du yoga.

Athamas eut de sa première épouse, Néphélé « une nuée », deux enfants, Phrixos « un frémissement » et Hellé « la libération ». Phrixos est le symbole du premier contact avec le Réel ou l’Absolu. Ce contact a lieu par surprise, souvent dans l’enfance, dans une certaine inconscience, et le chercheur l’oublie assez rapidement. Et c’est pourtant cette expérience qui, à son insu, le mettra plus tard en chemin, car il voudra la retrouver. Le souvenir de cette ouverture soudaine de la conscience, de l’ordre de la lumière, se maintient dans le subconscient afin d’être plus tard le moteur de sa quête, celle de Jason et des Argonautes.

Mais, en grandissant, le chercheur se détourne de la voie ensoleillée pour adopter des règles excessives dans le processus de purification, ascèses qui, pense-t-il, vont le faire progresser plus vite : elles sont figurées par les enfants de la seconde femme d’Athamas, Ino « l’évolution », qui sont Léarchos « la libération soumise à des principes » et Mélicerte « celui qui tue la douceur ».

Craignant que ses propres enfants ne soient supplantés par ceux du premier lit (Phrixos et Hellé), Ino persécutait ceux-ci et projetait leur mort. Mais leur mère Néphélé leur envoya un bélier à la toison d’or qui pouvait voler. Ce bélier emporta les enfants sur son dos. Lorsqu’il parvint en Colchide, au royaume d’Aiétès (P4), fils d’Hélios le soleil, à l’extrémité de la mer Noire, le bélier fut sacrifié et sa peau accrochée à un chêne ou Jason viendra la chercher beaucoup plus tard : le chercheur partira en quête d’un état qu’il a déjà expérimenté furtivement.

Dans une troisième période, le chercheur prend conscience de son impatience et s’engage sur le chemin juste, celui de la rectitude : Ino et ses enfants meurent, et Athamas épouse Thémisto « la loi juste, la loi de la rectitude ».

 

    Le troisième enfant d’Eole est Magnès « l’aimant » ou « l’aspiration ». Il est lié par ses enfants au mythe de Persée (P6), et donc à la victoire sur la peur, mais n’intervient dans aucun mythe.

   Puis vient Salmonée qui symbolise les premières compréhensions du chemin et toutes sortes de « petites » expériences qui font croire au chercheur qu’il est beaucoup plus avancé qu’il ne l’est en réalité. Par « petites expériences », il faut comprendre par exemple des intuitions fortes, des rencontres étonnantes, la découverte d’enseignements spirituels qui lui sont étrangers et pourtant familiers, des rêves symboliques forts, des expériences de synchronicité, etc. Souvent, il prétend alors donner des enseignements et guider les autres. En effet, Salmonée imitait Zeus en trainant des casseroles derrière son char et en lançant des pétards pour faire croire qu’il disposait du tonnerre et de l’éclair (de la puissance et de l’instantanéité de la Connaissance de la Vérité).

Mais si le chercheur est sincère, cette phase ne peut durer longtemps : Zeus foudroya Salmonée.

Il est nécessaire en effet que se développe l’intégrité ou la « sincérité » qui devra être une dominante tout au long du chemin : le petit fils de Salmonée, Nestor « l’évolution de la sincérité », bien que très vieux, est encore vivant lors de la guerre de Troie, et même longtemps après, c'est-à-dire de nombreuses générations plus tard. En fait, ce travail de sincérité se fait au départ en grande partie de manière subconsciente, car Nestor est un petit fils de Poséidon (P7).

  Avec le cinquième fils d’Éole, Créthée, nous entrons dans la période où se produit la première grande expérience spirituelle dont le récit nous est fait à travers la quête de Jason et des Argonautes. Créthée a trois fils : Phérès « celui qui apprend à endurer », Amythaon « celui qui est sans parole, qui ne prétend rien, qui se retourne vers son monde intérieur », et Aéson « l’accomplissement personnel », le père de Jason.

                       

          La quête de la Toison d'or par Jason et les Argonautes

  Le seul récit détaillé ancien qui nous soit parvenu de la quête de la Toison d’Or est celui d’Apollonios de Rhodes, daté du 3e siècle avant J.-C.[xviii] Toutefois, n’importe quel chercheur ayant eu une expérience d’illumination associée à une plus ou moins grande ouverture psychique temporaire pourrait écrire son récit de la quête de la Toison d’Or en racontant les étapes de sa progression. Car, si chaque chemin est particulier, il est cependant de grandes étapes communes à tous.

  Le chercheur commence la quête avec une personnalité bien construite - son bateau l’Argo qu’Athéna (P7) « le Maître intérieur » aida à construire, qui comportait dans sa structure « une poutre parlante » symbole d’une capacité intuitive bien ancrée dans la personnalité. Les compagnons de Jason indiquent des travaux de yoga qui doivent avoir été mis en chantier. 

    La première épreuve conduit les Argonautes au pays des Lemniennes qui avaient massacré leurs maris parce qu’ils s’étaient unis à des femmes qu’ils avaient ramenées de leurs pillages en Thrace[xix]. Les Argonautes s’unirent aux Lemniennes pour rétablir l’intégrité sur l’île : dans les débuts du chemin, le chercheur a tendance à rejeter les « travaux » spirituels qui lui échoient naturellement pour s’intéresser à des spiritualités « exotiques », ce qui crée dans l’être un profond déséquilibre auquel le chercheur doit remédier.

  Puis, toujours dans les débuts de la quête, car « sur le visage de Jason le duvet poussait à peine », le chercheur doit s’affronter à des voies trompeuses ou illusoires. Les Argonautes abordent en effet chez les Dolions « les fourbes, les trompeurs » et manquent de se faire massacrer par des géants à six bras, ayant fait pénétrer leur bateau dans une crique en forme de nasse. C’est un manque de sincérité intérieure qui peut conduire dans de telles impasses.

  Puis le chercheur est attiré par des ascèses excessives, persuadé que cela peut accélérer sa progression : en pays Bébryce, le roi oblige les étrangers à se mesure à lui au pugilat et en tue ainsi un grand nombre.

 Il fait ensuite l’expérience des Harpyes (P2), ces processus de renversement ou d’homéostasie établis à la source du vital qui privent le chercheur des acquis de son travail et dont il ne comprend pas l’origine, car « les Harpyes enlèvent les gens sans laisser de traces ».

 Puis le chercheur doit traverser un épisode assez dangereux - le plus souvent une confrontation à la mort - en traversant les Roches Noires, des roches flottantes qui s’entrechoquent : ce sont des mémoires ou coagulations d’épisodes récents qui n’ont pas encore pris racine dans le corps. Le chercheur en réchappe grâce à l’intervention du Maître intérieur, Athéna.

  C’est alors pour le chercheur la rencontre du maître ou de sa voie : « Devant les Argonautes surgit Apollon matinal, son arc d’argent à la main. Sous ses pieds l’île entière tremblait et les flots déferlaient sur le rivage. Les héros furent saisis à sa vue d’une stupeur invincible, aucun d’eux n’osa fixer du regard les beaux yeux de la divinité. Lorsqu’enfin ils relevèrent la tête, Apollon était déjà loin. »

  Puis le chercheur, au travers d’autres épreuves, poursuit sa compréhension du chemin et sa purification : les Argonautes traversent un pays où les habitants extraient le minerai sans jamais prendre de repos, un autre où ce sont les maris qui gémissent et se font dorloter quand leurs femmes accouchent, un autre encore où tout ce que l’on fait d’habitude à l’abri des regards, les habitants le font au grand jour, et inversement.

  Le chercheur doit ensuite procéder à une première purification de ses pensées négatives destructrices : les Argonautes doivent faire fuir les oiseaux d’une île consacrée au dieu Arès (P7) qui laissent tomber des plumes acérées.

  Puis les Argonautes parviennent en terre de Colchide à l’extrémité du Pont-Euxin (la mer Noire). Le chercheur est averti qu’il devra d’abord démontrer sa capacité de maîtrise auprès du roi Aiétès (P4) - un fils du soleil et donc une expression du supramental - en mettant sous le joug deux taureaux indomptables pour labourer et semer les dents du dragon.[xx] Aussitôt surgiraient du sol de terribles guerriers que Jason devait tuer. Le chercheur doit ainsi prouver qu’il est capable d’affronter les « mémoires » qu’il porte, à ce stade sans doute seulement les mémoires personnelles et familiales. Mais le chercheur n’est pas seul dans cette épreuve : la fille du roi, Médée (P4) « celle qui prend soin », vient en aide à Jason en lui procurant un onguent et en l’informant que le moyen de venir à bout des terribles guerriers était de jeter une pierre au milieu d’eux, car ils s’entretueraient pour se l’approprier : ayant donné à ces mémoires, liées à des peurs, l’occasion de se révéler, il est nécessaire de dissiper ensuite l’énergie correspondante en leur donnant un objet autre que soi-même sur lequel elles peuvent se focaliser.

  Après avoir traversé l’épreuve avec succès, Jason s’enfuit avec Médée qui lui avait fait promettre le mariage. Mais aussitôt après leur départ de Colchide, ils assassinèrent le frère de Médée, Apsyrtos (P4), celui qui œuvre à une  « purification accomplie » : c’est le premier signe d’un refus de purification.

  Puis ils endurèrent de terribles épreuves et arrivèrent finalement chez Circé (P4) « la vision en Vérité dans tous les détails », la magicienne fille du soleil Hélios (P4), l’une des modalités du supramental. Mais bien évidemment, celle-ci refusa de les purifier, c’est-à-dire d’entériner le manque de purification dont le chercheur est conscient mais dont il ne veut pas tirer les conséquences.

  Puis les Argonautes passèrent au large de l’île des Sirènes, « les idéalisations trompeuses » ou « nostalgies d’états harmonieux » liées à des temps reculés qui sont donc un obstacle pour l’évolution.[xxi]

  Puis ils virent au loin les repaires des terribles monstres Charybde et Scylla. En effet, le chercheur n’est pas confronté à ce stade du chemin aux processus maniaco-dépressifs et schizo-paranoïdes à la racine de la vie physique qu’il ne devra traverser que beaucoup plus tard, lors du périple d’Ulysse, et ne subit à ce stade qu’une instabilité psychique : les héros doivent franchir les Planctes, des roches qui tantôt se dressent au-dessus de la surface de la mer, tantôt s’enfoncent dans ses profondeurs.

  Puis, après encore bien d’autres épreuves, vient l’expérience de l’illumination qui le plus souvent comporte deux polarités, la rencontre de la lumière et celle de l’ombre qu’Apollonios[xxii] décrit ainsi : « Les héros furent terrifiés par une espèce de nuit qu’on qualifie de sépulcrale ; cette nuit sinistre, ni les étoiles ne la perçaient, ni la clarté de lune. Ce n’était qu’une noire béance émanée du ciel ou je ne sais quelles ténèbres surgies du plus profond des abîmes. Jason invoqua alors Apollon. Dans son angoisse ses larmes ruisselaient ; le dieu l’entendit et brandit son arc qui alluma tout alentour une éblouissante clarté. Une petite île escarpée apparut qu’ils appelèrent Anaphé (l’île de l’apparition) ».

Satprem décrit une expérience identique dans son livre Par le corps de la terre ou le Sannyasin : « Tout d’un coup, je me suis trouvé dans une obscurité formidable. On dit « la nuit » mais notre nuit est lumineuse à côté de ce noir, un noir absolu qui était comme l’essence du noir, qui ne vibrait d’aucune vibration permettant de dire il fait noir. C’était suffocant. J’étais là comme dans la mort ».

  La fin de la vie de Jason confirme les conséquences du manque de purification : le chercheur est privé des résultats à peine acquis de son expérience : Jason se sépare de Médée qui retourne en Colchide après la mort de leurs enfants.

Avant de poursuivre l’ascension des plans de conscience, nous devons considérer la branche d’Océanos (P6) de la purification-libération. Car s’élever vers les hauteurs de l’esprit peut entraîner de grandes chutes spirituelles si l’on n’a pas en même temps procédé à la purification de son être. C’est une telle chute qui est illustrée par le mythe du Minotaure (P6) et se produit après la première grande expérience spirituelle.

Les sources d’impureté sont imputables à deux facteurs : d’une part en raison de notre évolution passée dans le sentiment de la séparation du fait de notre ignorance (le résultat d’Échidna et Typhon), d’autre part en raison des mélanges que nous faisons tous dans le fonctionnement des différentes parties de notre être, et surtout l’influence perturbatrice d’un plan dans l’autre, telle par exemple l’intrusion des émotions dans le mental.

 

     Océanos : le processus de purification-libération (P6)

 

  La lignée d’Océanos comporte une branche principale et deux branches secondaires. La branche principale se divise à nouveau en trois sous-branches :

-       le processus théorique de la purification avec, dans la lignée de Bélos, Persée et son arrière-petit-fils Héraclès ;

-         la purification des centres ou chakras avec les guerres de Thèbes qui se déroulent dans la descendance de Cadmos et d’Œdipe ;

-       et enfin, avec le fils d’Europe, la grande erreur du Minotaure qui intervient après un certain élargissement de la conscience.

La seconde branche concerne l’ouverture psychique et le danger de la chute dans l’orgueil spirituel avec Ixion.

La troisième branche concerne les chercheurs les plus avancés qui travaillent sur les infimes mouvements de la conscience : il s’agit de la lignée d’Éaque, Pélée et Achille, celle des rois des Myrmidons « les fourmis ».

 

  Nous allons d’abord nous intéresser à la partie théorique dans la branche principale, la lignée de Bélos.

Le début de cette lignée concerne les difficultés de choix entre différentes voies

-        entre celles qui « s’efforcent » et celles qui prônent « la consécration », ou entre l’intellect et la réceptivité intuitive : c’est l’histoire des cinquante Danaïdes qui tuent leurs cousins, les fils d’Égyptos.[xxiii]

-          puis entre ce qui veut séparer l’esprit de la matière et ce qui refuse cette séparation : Acrisios « celui qui ne sépare pas » et Proitos « celui qui met en avant la conscience sur les plans supérieurs de l’esprit ».

Puis le chercheur reçoit une aide du Divin : Zeus féconda Danaé sous la forme d’une pluie d’or, et elle donna naissance à Persée. Plus tard, celui-ci promit à un roi qui voulait l’éloigner pour épouser sa mère de lui rapporter la tête de Méduse (P2). Cette Gorgone pétrifiait quiconque la regardait, symbole de la peur qui apparaît comme processus nécessaire à la survie lors de l’apparition du moi animal. Pour trouver la source des peurs originelles, le chercheur doit descendre en lui-même aux racines de la mémoire et de la conscience (l’œil et la dent que les Gorgones s’échangent). Pour vaincre, Persée a besoin des outils que lui donnent les Nymphes, parmi lesquels la capacité de se distancier et de s’élever (des sandales ailées), le silence mental (le casque d’Hadès d’invisibilité) et le renversement de la conscience (selon le symbolisme de la faucille).

Persée est l’arrière-arrière-grand-père d’Héraclès, ce qui signifie que le travail de purification-libération ne sera achevé qu’avec la libération de toutes les peurs.

       

             Les douze travaux d’Héraclès (P6) 

 

  Les fameux « travaux » qui illustrent de façon théorique le chemin de la purification-libération sont organisés en trois groupes. Les six premiers se déroulent dans le Péloponnèse[xxiv] et concernent les chercheurs ordinaires, les quatre suivants font l’objet d’un yoga avancé et ont donc lieu en des contrées lointaines jusqu’en extrême occident. Les deux derniers ne concernent que l’humanité future puisqu’Héraclès doit se rendre en des pays mythiques. Nous ne pouvons dans cette conférence qu’en donner un bref aperçu.

  Dans le premier travail, le héros doit rapporter la peau du Lion de Némée. Rappelons que ce lion est un fils du chien Orthros (P1) « le mensonge » et de la vipère Échidna (P2) « l’arrêt de l’évolution dans l’union ». Il symbolise l’ego qui se construit dans le sentiment de la séparation. Il ne faut pas oublier cependant qu’on ne peut dépasser que ce qui a été accompli, et comme le dit Sri Aurobindo, « l’ego fut une aide, l’ego est l’entrave ».

Dans le second travail, Héraclès doit tuer l’Hydre de Lerne (P1), l’un des quatre grands monstres issus de l’union de Typhon « l’ignorance » et d’Échidna. Elle est le symbole du désir. Elle est dotée d’un grand nombre de têtes, et lorsqu’une est coupée, il en repousse deux. Héraclès ne peut en venir à bout que par le feu spirituel.

Ces deux premiers travaux définissent donc l’objectif de la première phase du yoga qui doit permettre de dépasser tout sentiment de séparation, avec la perte du désir et de l’ego. Les quatre travaux suivants en sont en quelque sorte des modalités secondaires.

Avec la capture de la Biche de Cérynie aux cornes d’or, le chercheur doit développer sa réceptivité « aux ordres du ciel » en purifiant les plans de l’esprit.

Dans le travail suivant, Héraclès doit ramener vivant le Sanglier d’Érymanthe, mais le récit est essentiellement consacré à son effort pour chasser les Centaures de Thessalie[xxv]. Ces derniers sont des êtres mi-hommes mi-chevaux. Il ne s’agit pas encore pour le chercheur de la maîtrise des énergies vitales archaïques qui aura lieu plus tard, lors de la chasse au sanglier de Calydon[xxvi] qui verra l’extermination finale des Centaures, mais seulement d’une prise de conscience et d’une première purification. Les Centaures symbolisent les puissantes expressions du vital qui sont contrôlées mais non maîtrisées, et perturbent le yoga. Ils peuvent aussi être considérés comme symboles de la manipulation du vital (non maîtrisé) par le mental, ce qui expliquerait les « bons » Centaures tels Chiron « le guérisseur » qui utilisent l’énergie vitale de juste manière.

Avec le cinquième travail, les Écuries d’Augias, le chercheur doit se purifier des scories, dues à l’ego, de ses premières expériences spirituelles.

Puis, en pourchassant les Oiseaux du lac Stymphale, il doit parvenir à séparer les sensations pures des processus mentaux qui les envahissent, ce qui revient à procéder à une purification du vital.

 

   Les quatre travaux suivants se déroulent en des contrées éloignées en direction des quatre points cardinaux.

L’épisode du Taureau de Crète doit confirmer que le chercheur est en mesure de contenir l’énergie créatrice et réalisatrice.

Avec celui des Juments de Diomède, il doit renoncer à toutes les ascèses excessives.

Avec la Ceinture de la reine des Amazones, il doit parfaire « l’égalité », installer une paix immuable en sa nature et parvenir à la libération en l’esprit.

C’est lors du dixième travail, alors qu’il chemine vers l’Extrême Occident pour ramener les Troupeaux de Géryon, qu’Héraclès dresse les fameuses colonnes, établissant ainsi, selon certains initiés anciens, les limites que nul chercheur ne pouvait franchir dans le yoga. Car pour parvenir au pays de Géryon, Héraclès doit emprunter la barque du soleil, c’est-à-dire utiliser des moyens supramentaux qui ne peuvent lui être offerts par le Divin que s’il a réalisé une parfaite transparence, ce qui sera l’objet du travail d’Ulysse. [xxvii]

 

  Les deux derniers travaux concernent des visions de l’évolution future.

L’acquisition de la Connaissance parfaite symbolisée par les Pommes d’Or qu’Héraclès doit aller chercher au Jardin des Hespérides. Ce jardin est situé en Hyperborée : ce n’est plus le chercheur qui met en œuvre le yoga mais le Divin en lui.

Enfin, en ramenant le Chien Cerbère (P1) de l’Hadès et en l’y reconduisant ensuite, le chercheur prend conscience du « gardien » du travail dans le corps, c’est-à-dire des conditions préalables à la transformation et la divinisation du corps.

 

    La lignée d’Europe et le mythe du Minotaure (P6) : l’ouverture de conscience et la chute due au manque de purification 

 

  Après cet exposé théorique du processus de libération, nous abordons tout d’abord la lignée d’Europe où figure un avertissement majeur sur lequel il est nécessaire de s’arrêter : le mythe du Minotaure.

Europe « une large vision » ou « un vaste équilibre dans l’incarnation » est fille de Téléphassa « la pureté au loin » et concerne donc un chercheur qui a la volonté de s’engager sérieusement dans le processus de purification et d’élargir sa conscience. A ce stade, c’est le supraconscient qui opère et donne au chercheur les outils nécessaires. En effet, Zeus prit Europe sur son dos pour l’emmener de Phénicie[xxviii] en Crète et lui fit trois présents, cadeaux du Divin au chercheur débutant :

-          un chien qui ne laisse échapper aucune proie : une vigilance ou capacité d’attention qui reste fixée sur le but

-          un épieu qui ne manque jamais son but : une volonté de poursuivre le yoga jusqu’à son terme

-          un géant de bronze qui fait le tour de la Crète et empêche les étrangers d’entrer : une protection contre tous les perturbateurs pendant les débuts du chemin, et surtout une protection physique. Cette protection sera supprimée après l’expérience de l’illumination, car Médée tua le géant lorsqu’elle revint de Colchide avec Jason.

Europe eut de Zeus deux enfants, Minos « l’évolution de la consécration juste » et Rhadamanthe, célèbres pour avoir donné des lois justes aux Crétois : le chercheur rentre dans un processus d’exactitude et de discernement.

Minos épousa Pasiphaé (P4) « celle qui brille pour tous », une fille d’Hélios le soleil, une réalisation liée au rayonnement supramental. Il est donc possible de considérer que cette union correspond à la première grande expérience spirituelle décrite par la quête de la Toison d’Or.

Nous retrouvons alors le même refus de consécration que nous avons vu plus haut avec la mort d’Apsyrtos, le frère de Médée, qui entraîna la mort des enfants de Jason. En effet, le chercheur veut être sûr d’être sur la bonne voie et demande à au plus haut de son subconscient de le lui assurer : pour garantir le bienfondé de sa royauté, Minos demanda à Poséidon (P7) de faire sortir un taureau de la mer, lui promettant de le lui sacrifier. Poséidon répondit favorablement à sa requête et un magnifique taureau émergea de la mer. Mais il était si beau que Minos le conserva dans ses troupeaux et en sacrifia un autre de moindre allure.

Ce taureau est le symbole d’une capacité réalisatrice juste. C’est pourquoi ce qui dans le chercheur est « illuminé » veut immédiatement utiliser cette capacité en vue d’incarner cette lumière : Pasiphaé tomba amoureuse du taureau.

Dédale,[xxix] le plus habile des artisans, symbole de ce que l’on appelle « l’habileté dans les œuvres », c’est-à-dire ce qui a été développé de meilleur dans le « yoga des œuvres »[xxx], apporta son aide pour que l’union puisse se réaliser : il construisit une vache en bois dans laquelle s’installa Pasiphaé.

Ce fut alors la naissance du Minotaure, un monstre mi-humain/ mi taureau : par son manque de consécration, le chercheur tombe sous l’emprise de ce qu’il croit être son œuvre. De plus, il construit tout autour une justification mentale si parfaite qu’elle peut absorber en elle tous les éléments extérieurs : en effet, Minos fit de nouveau appel à Dédale pour qu’il construise un labyrinthe où se tiendrait le monstre, un édifice dont nul ne pouvait ressortir.

Cette « erreur » majeure affaiblit considérablement des forces qui devraient être consacrées à la quête, car les Athéniens sont obligés d’offrir chaque année des jeunes gens au monstre qui les dévore.

C’est Thésée, le grand purificateur, dixième roi d’Athènes, qui tuera le Minotaure beaucoup plus tard. Sri Aurobindo a insisté à de nombreuses reprises sur ce manque de purification et sur les revendications de l’ego vital, causes de nombreuses chutes spirituelles.

 

 La lignée de Cadmos : la purification des centres de conscience ou chakras (P6)

 

  La deuxième lignée dans la descendance d’Agénor « le courage en vue de la purification » et Téléphassa « la pureté au loin » est celle de Cadmos et d’Harmonie et concerne la purification des centres d’énergie subtile ou chakras.

Cette purification qui doit conduire à l’exactitude, au « juste » (pensée juste, sentiment juste, acte juste) est si importante que tous les dieux descendirent de l’Olympe pour assister à leurs noces.

Le moyen de la purification est alors indiqué : Cadmos doit semer les dents d’un dragon consacré à Arès (P7) et tuer les redoutables guerriers - « les Spartoi » - « ceux qui surgissent » de la terre tout armés : le chercheur doit mettre au jour les mémoires dues à l’évolution dans la séparation et les effacer. (On a vu qu’une partie de ces dents fut utilisée par Jason lors de la quête de la Toison d’Or, le processus de purification étant le même tout au long du yoga.)

Ainsi, après la quête de connaissance par l’ascension des plans de conscience qui doit venir à bout de l’ignorance (Typhon), est mis en place le second processus majeur du yoga qui est la purification des mémoires de l’évolution qui doit permettre « l’exactitude ». Ce processus est en même temps un dévoilement de l’être psychique.

 

  Cadmos et Harmonie eurent quatre filles, symboles d’attitudes excessives dans la pratique du yoga, et un fils, témoin de la voie juste.

La première fille Sémélé indique l’erreur qui consiste à trop « tirer » le Divin au lieu d’attendre qu’Il agisse en nous. Le Divin répond toujours, mais cela peut être au détriment du chercheur.

En effet, Sémélé demanda à son amant Zeus qui venait la rejoindre de nuit sans se dévoiler de lui apparaître sans masque. Mais quand il lui apparut dans toute sa gloire, elle accoucha prématurément et fut consumée. Zeus récupéra le petit Dionysos et l’installa dans sa cuisse.

Dans un premier temps, la consécration juste disparaît et ne restent de l’expérience de la vision du Réel[xxxi] que les manifestations extatiques et parfois extraordinaires qui accompagnent alors le dieu errant sous la forme des Bacchantes[xxxii]. La vision « prématurée » du Divin ne peut porter ses fruits que si le chercheur effectue aussi « une maturation » dans l’ascension des plans de conscience (Dionysos installé dans la cuisse de Zeus).[xxxiii]  

 

Nous avons déjà rencontré la seconde fille Ino qui fut la seconde épouse d’Athamas (P5) et symbolise un excès de rigueur dans l’ascèse. Elle mourut avec ses enfants Léarchos « l’ordre contraignant dans le processus de libération » et Mélicerte « celui qui tue la douceur ».

La troisième fille Autonoé exprime l’erreur de vouloir se diriger dans le yoga par ses propres forces, selon sa volonté et son intelligence propre. Elle s’était unie à Aristée « le meilleur » et son fils mourut déchiqueté par ses chiens suite à l’intervention d’Artémis.

La dernière des filles, Agavé, est le symbole de la voie qui recherche la souffrance et la glorifie au lieu de la considérer comme un moyen d’évolution à laquelle on ne doit pas s’attacher. Elle est unie à l’un des « Semés » survivants (les Spartoi issus des dents du dragon).

 

  La voie juste est représentée par Polydoros « ce qui a coûté beaucoup de présents », c'est-à-dire la voie du « sacrifice » au sens où l’entend Sri Aurobindo : « offrande au Divin » de tout ce que l’on a, tout ce que l’on fait, tout ce que l’on est, dans une parfaite consécration.

C’est dans sa descendance[xxxiv] que l’on trouve Œdipe « celui au pied enflé », meurtrier de son père et époux de sa mère.

A ce stade du chemin, le chercheur doit supprimer en lui une autre erreur qui empêche le processus de purification de se produire normalement : avant d’arriver à Thèbes, Œdipe doit débarrasser la ville de la Sphinge (P1), perversion de la sagesse incarnée par le Sphinx. Rappelons que la Sphinge (ou Phix) est une fille du chien Orthros qui s’est uni à sa propre mère Échidna, et donc le résultat d’une alliance de « l’arrêt de l’évolution dans l’union » et du « mensonge ». La Sphinge est donc l’expression d’une sagesse « du haut », de l’esprit seul, qui n’a rien purifié dans les profondeurs. C’est pour cela que l’arme de la Sphinge est du domaine mental, une énigme.

Chez Homère, Œdipe est uni à Épicaste « celle qui reste à la surface de la pureté » et non Jocaste. Dans certaines sources, ses enfants sont d’une autre épouse, ce qui écarte toute insistance sur l’inceste.

Le chercheur, bien que coupé de sa racine divine par le meurtre du père, poursuit le processus de purification engagé par ce dernier en épousant sa mère, en restant « à la surface » de la purification (Épicaste). Car la femme, comme nous l’avons déjà évoqué, représente le plus généralement ce qui doit être accompli et l’homme auquel elle est unie le moyen mis en œuvre pour atteindre ce but.

Mais le processus de purification commence seulement lorsque le chercheur prend conscience qu’il s’est coupé de ses racines divines, quand Œdipe comprend qu’il a tué son père et quand débute la querelle de ses deux fils pour la royauté.

Les premières tentatives de purification se soldent par un échec. C’est l’histoire de la première guerre de Thèbes dans laquelle les deux fils d’Œdipe, Polynice « de nombreux combats » et Étéocle « ce qui est bien établi » mourront l’un par l’autre. Car ces combats ont lieu dans la dualité et « l’ancien » fait obstacle au processus. Contrairement à la mise en scène des auteurs tragiques, c’est Polynice qui est dans le juste, bien que faisant le siège de Thèbes. Mais le chercheur mène son combat dans la dualité par exclusion, ce qui cause l’échec de la purification.

Les sept portes dans les remparts de Thèbes représentent les sept centres principaux d’énergie dans le corps, les sept chakras.

 

  Ce n’est que beaucoup plus tard que le chercheur parviendra à réaliser cette purification. Bien que cela constitue un processus essentiel dans le yoga, les anciens en ont peu parlé. Tout ce que l’on sait, c’est que dix ans après l’échec de la première tentative, la guerre des Épigones « ceux qui viennent après » fut dirigée par Adrastos « celui qui ne cherche pas à fuir » et que les autres principaux chefs étaient Thersandros « le feu intérieur », fils de Polynice, Alcméon « une puissante consécration », Amphilochos « une extrême attention », Sthénélos « une puissante aspiration à la libération », Promachos « une implication totale », et Diomède « la volonté de réaliser le divin ».

 

LA GUERRE DE TROIE (L’ILIADE) : le premier grand retournement dans le yoga  

 

En dehors des guerres de Thèbes, peu d’éléments nous sont donnés sur cette très longue période de purification-libération qui précède la guerre de Troie.

Cependant, une autre épopée panhellénique, la chasse au sanglier de Calydon[xxxv], traite de la purification du vital profond : le chercheur parvient à la réalisation de « l’égalité » selon le sens du nom d’Atalante, une guerrière située dans la lignée d’Arkas « l’endurant » qui joua un rôle déterminant dans cette chasse.[xxxvi]

Sur le plan des réalisations dans l’ascension des plans de conscience, c’est le sixième fils d’Éole, Périérès (P5) « le mouvement juste » uni à Gorgophoné « celui qui a tué la Gorgone (la peur) » qui indique l’état auquel est parvenu le chercheur, avec le nom de ses deux fils, Apharée « celui qui est sans masque » et Leucippos « un cheval blanc », c'est-à-dire un vital totalement purifié. La conséquence en est à la fois un pouvoir de « vision d’ensemble » (Idas) et un pouvoir de « vision dans tous les détails » (Lynkée), les deux fils d’Apharée, qui sont des réalisations ou expressions du mental intuitif, le plan qui précède le surmental. La guerre entre les Dioscures - Castor et Pollux - et leurs cousins Idas et Lyncée dont le seul survivant fut Pollux « une extrême douceur » confirme l’installation du chercheur dans la non-dualité.

  Avant que ne commence la guerre de Troie, le chercheur est donc parvenu aux plus hautes réalisations des anciens yogas qui considéraient que la dissolution dans le Divin non manifesté était la plus haute réalisation que l’homme pouvait atteindre.

La guerre de Troie aborde alors le premier grand renversement du yoga qui conduit le chercheur à refuser les seules hauteurs de l’esprit pour s’intéresser à la purification des couches évolutives les plus anciennes.

 

  Pour bien comprendre le déroulement de cette lutte intérieure, il faut avoir présent à l’esprit les forces en présence.

Tout d’abord la lignée troyenne, qui, nous l’avons vu, correspond à la cinquième Pléiade Électre (P5), c'est-à-dire au plan du mental illuminé. Les Troyens, le plus oriental des peuples de Grèce, représentent donc l’état stabilisé le plus avancé auquel est parvenu le chercheur dans le processus d’ascension des plans de conscience. Ils définissent un chercheur ayant atteint la libération. Toutefois, la purification de l’être extérieur a été laissée en arrière. Priam (P5) « le racheté » indique qu’une deuxième chance est donnée de ne plus séparer l’esprit de la matière. Mais ses fils se maintiennent dans l’erreur : le « divin » Hector poursuit le processus d’ « ouverture vers les hauteurs de l’esprit » et son frère, Pâris-Alexandre, tout en incarnant la réalisation de « l’égalité » parfaite (Pâris signifie celui qui est « égal », celui qui reste immobile intérieurement quels que soient les évènements extérieurs) est aussi celui qui repousse la nature extérieure humaine (Alexandre « l’homme qui repousse »).

 Contre les Troyens et ses alliés se dresse une alliance de peuples, c'est-à-dire un ensemble de réalisations diverses, sous la bannière et la direction d’ « une très forte aspiration » Agamemnon (P8). En effet, ce chef de guerre appartient à la lignée de Tantale (P8) « celui qui endure » ou « la volonté de progrès ».

 

  Faisons une courte parenthèse pour évoquer le mythe de Tantale qui est lié à une phase plus avancée, celle du yoga dans le corps. Tantale initialement prenait en effet ses repas à la table des dieux (le chercheur a atteint le surmental). Sans que les mythes n’en donnent la raison, il endura ensuite un terrible châtiment dans l’Hadès, ne pouvant saisir les mets et boissons qui passaient à sa portée : c’est le symbole de la tension pour obtenir quelque chose qui toujours échappe, pour retrouver l’harmonie perdue, tension qui, dans le yoga du corps, constitue un très grand obstacle. Le chercheur peut apercevoir ce à quoi il aspire mais sans jamais pouvoir l’atteindre.

C’est, avec l’effort et l’endurance illustrée dans le mythe de Sisyphe, qui sont eux aussi sources de tension, le deuxième grand obstacle du yoga du corps.[xxxvii]

Agamemnon (P8) est uni à Clytemnestre (P5) « une sagesse renommée », qui, comme les Dioscures Castor et Pollux, Pénélope et Hélène, appartient à la lignée de la sixième Pléiade, Taygète, correspondant au plan du mental intuitif qui suit le mental illuminé et précède le surmental. C’est donc un plan que le chercheur tente de stabiliser en lui. Nous avons dit que parmi les Dioscures, le seul survivant était Pollux « une très grande douceur », signe d’une « extrême compassion ».

L’enjeu de la guerre appartient donc logiquement à cette lignée : Hélène « l’évolution vers la liberté ». Dans sa volonté de réaliser l’Amour le plus parfait, et compte tenu du manque de purification, le chercheur est quasiment obligé de s’engager sur la voie de la séparation esprit-matière (c’est l’épisode de l’arbitrage par Pâris-Alexandre qui désigne Aphrodite comme la plus belle parmi trois déesses, puis le départ pour Troie du couple amoureux Alexandre-Hélène). L’aspiration à plus de liberté aurait dû se maintenir comme but du travail de « ce qui ne sépare pas », symbolisé par Ménélas (P8), fils d’Atrée.

Dans le chercheur, la lutte est longue et c’est seulement lorsque, par le discernement qui mûrit en lui, il reconnaît l’importance de s’occuper des infimes mouvements de la conscience dans les profondeurs du vital et du corps, que le yoga peut se réorienter et Troie être vaincue : lorsque Agamemnon rend Briséis à Achille et que celui-ci lance ses Myrmidons dans le combat.

Tant que le chercheur n’a pas purifié son être jusque dans les profondeurs archaïques du vital (rappelons qu’Achille est le fils de la Néréide Thétis - P2 - et Pélée - P6), là où se tiennent cachées les mémoires de l’évolution, la victoire ne pourra être acquise.   La fin de la guerre est marquée par la mort d’Hector (P5), c’est-à-dire l’arrêt du yoga qui sépare, et celle d’Achille (P6), l’achèvement de la libération (la libération des modes de la nature ou « gunas »)[xxxviii].

 

L’ODYSSÉE : le deuxième retournement et la réalisation de la transparence  

 

Mais à ce stade, le chercheur est encore limité dans son évolution à la fois par son aspiration à un plus grand développement dans l’ascension des plans de conscience (Agamemnon est encore uni à Clytemnestre « un mental renommé ») et aussi par les anciennes réalisations du yoga, la sagesse et la sainteté, incarnés par les deux principaux prétendants à la main de Pénélope (P5), Antinoos « un esprit puissant » et Eurymaque « un grand guerrier ». Le plus grand obstacle au « nouveau » est en effet le meilleur de l’ancien.

La phase suivante de la progression est donc illustrée par l’assassinat d’Agamemnon qui marque la fin du travail de l’aspiration vers les hauteurs de l’esprit. S’ensuit une période de totale soumission au Divin qui accepte tout comme étant le mieux : ce fut pendant sept années le règne d’Égisthe (P8) « le parfumeur ». Le chercheur doit en effet trouver un juste équilibre entre l’acceptation totale de « ce qui est » et suppose un certain non-engagement dans le monde, et l’implication afin de participer au mouvement du devenir, à la transformation en vue d’une humanité divinisée. 

Il faudra donc un second retournement qui est préparé par un yoga très avancé et nous est conté dans l’Odyssée. Le héros de cette épopée est Ulysse (P5) (Odysseus en grec), « celui qui travaille à réaliser en lui une parfaite transparence sur tous les plans pour la circulation des énergies » (de haut en bas et de bas en haut), afin que les forces divines puissent agir en lui librement pour la transformation, à la fois depuis les hauteurs de l’esprit et depuis la matière où elles sont involuées. Ces deux courants divins peuvent alors œuvrer librement dans le chercheur sans trop de risques d’entraîner la mort.[xxxix]

 

  L’Odyssée,[xl] c’est l’histoire intérieure un peu « schizophrène » d’une partie de l’être du chercheur qui affronte de très nombreuses difficultés, mettant parfois grandement en péril sa vie et son équilibre psychique, tandis qu’une autre partie, celle des réalisations passées – essentiellement la sagesse et la sainteté - incarnées par les prétendants à la main de Pénélope, l’épouse d’Ulysse, s’accroche désespérément en se positionnant comme étant la seule à même de diriger le yoga et de trouver une ouverture évolutive. 

 

  Il ne nous reste pas assez de temps pour détailler les épreuves et réalisations qui concernent cette phase du yoga.[xli] Nous n’en donnerons qu’un aperçu général.[xlii]

Le premier épisode concerne la razzia chez les Cicones et traite de la nécessité de mettre fin à tout travail en force, au yoga de l’effort excessif, afin de laisser agir le Divin.

Le chercheur doit ensuite renoncer à toutes les sortes de « suavités spirituelles » qui peuvent ralentir pour longtemps son chemin : ce fut l’épreuve des mangeurs de Loto, « car quiconque goûte à ce fruit doux comme le miel n’a d’autre désir que de remettre à tout jamais la date du retour ».

Puis il doit mettre fin à toute fascination ou simple curiosité pour des pouvoirs de perception ou de connaissance étendue : Ulysse et ses hommes s’affrontèrent au Cyclope Polyphème « celui qui a de nombreuses perceptions ». Les Cyclopes « la vision circulaire ou totale » ne sont dans ce mythe qu’une manifestation inférieure de l’Omniscience divine que nous avons vue avec les Cyclopes fils d’Ouranos et de Gaia, frères des Titans. Le chercheur n’échappe à ce piège - cette terrible séduction - que par l’abolition totale de l’ego : Ulysse affirme à Polyphème qu’il n’est « Personne ».

Sur l’Île d’Éole[xliii], maître des Vents, il doit renoncer à son envie de connaître et d’utiliser à son profit les puissances fondamentales qui œuvrent pour l’évolution.

Puis les héros abordèrent au pays des Lestrygons « où les chemins du jour côtoient ceux de la nuit » : le chercheur approche de la frontière de la dualité, et fait l’expérience d’un « lieu » qui peut se refermer sur lui comme un piège sans issue.[xliv] Il comprend également que l’on peut accéder au Divin par tous les chemins, ceux de l’ombre comme ceux de la lumière.

Puis ils arrivèrent chez Circé (P4), fille du soleil Hélios, symbole d’un pouvoir issu du supramental qui permet de voir « en Vérité », symbole de la vision discernante de la vérité dans le détail.[xlv]

La moitié de l’équipage d’Ulysse fut changé en porcs et retrouva son apparence humaine lorsque le héros accepta de partager la couche de la déesse, lorsque le chercheur accepte de voir « ce qui est en vérité ».

Cette acceptation parfaite de « ce qui est » est soulignée par « l’invocation des morts » qui suit le passage chez Circé. En particulier, Ulysse rencontra l’ombre du devin Tirésias[xlvi] qui lui décrivit ses épreuves à venir, épreuves qui furent ensuite confirmées par Circé : le chercheur est totalement informé des difficultés du travail à venir jusqu’à la réalisation complète de la transparence.[xlvii]

Puis les héros passèrent à proximité de l’île des Sirènes et le héros dut se faire attacher au mât, les oreilles bouchées, pour ne pas succomber à leurs séductions : les Sirènes de la mythologie grecque sont des oiseaux à tête de femme et symbolisent ici les paradis de l’esprit ou Nirvanas.

Puis le navire du héros passa une première fois entre les repaires de Scylla, un monstre qui habitait à mi-hauteur d’un rocher qui s’élevait au-dessus de la mer, et de Charybde, un autre monstre tapi au fond de la mer qui engloutissait les eaux puis les vomissait. Scylla dévora nombre de ses marins mais le navire put échapper à Charybde. Ces deux monstres représentent les processus schizo-paranoïdes et maniaco-dépressifs qui sont à la racine de la vie : des mémoires de morcellement et d’engloutissement que le chercheur doit affronter pour continuer  le yoga.

Après cette épreuve, les survivants débarquèrent à l’île d’Hélios (P4) où les hommes d’Ulysse, malgré l’avertissement de Circé, dévorèrent les troupeaux du dieu tandis qu’Ulysse s’était endormi : bien que prévenu contre un usage prématuré des pouvoirs supramentaux, certaines parties du chercheur non encore purifiées cèdent à la tentation.

C’est à la suite de cet outrage - Hélios ayant demandé aux dieux de le venger - que le bateau d’Ulysse fut disloqué par une tempête et que ses derniers compagnons périrent. Le chercheur est alors vraiment dépouillé de tout, sauf de son être essentiel, de sa flamme pure.

Ulysse s’accrocha à une poutre, et mené à nouveau inexorablement par les courants vers Charybde, faillit de nouveau être englouti et ne fut sauvé in extremis qu’en se raccrochant aux branches d’un figuier. Ulysse passa alors une très longue période « d’incubation » chez la déesse Calypso « celle qui cache », avant que des « passeurs » de Phéacie[xlviii] « ceux qui laissent passer la lumière » ne le reconduisent sur son île, Ithaque, tandis qu’il dormait : le Divin permet que des aides spirituelles aident au franchissement des dernières étapes qui permettent au chercheur de retrouver son but essentiel (Pénélope «  la vision de la trame ») par un processus inconscient, car Ulysse dormait.

 Mais cette aide ne sera pas renouvelée car les passeurs disparaîtront pour toujours : comme toujours dans le yoga, une première expérience est donnée pour montrer la splendeur de l’état futur, mais ensuite le chemin doit être parcouru pas à pas afin de ne rien laisser en arrière, avec souvent comme seul appui perceptible le souvenir qu’il existe un passage vers cet état futur.

Arrivé sur Ithaque, Ulysse tua les prétendants et retrouva Pénélope : le chercheur peut alors dépasser les anciennes réalisations du yoga qui font obstacle au Nouveau, parmi lesquelles, aussi étonnant que cela puisse paraître, les deux principales qui sont les états de sagesse et de sainteté. Ces états, en effet, sont encore liés au mental et donc à la dualité. Alors pourra commencer le travail des forces de transformation dans le corps, travail qui sera mené par Télémaque « les combats futurs », fils d’Ulysse et de Pénélope, et par Télégonos « ce qui doit naître dans le futur », fils d’Ulysse et de Circé.

 

 

  L’auditeur aura pu reconnaître dans ces mythes de nombreuses illustrations des progressions et réalisations qui sont exposées dans les œuvres de Sri Aurobindo et dans l’Agenda.

Avec le poème Ilion, Sri Aurobindo se proposait d’établir un pont entre son yoga, qui se rattache aux Védas, et celui d’Homère, faisant ainsi un rapprochement entre les fondements spirituels de la civilisation indienne et celles d’Occident. C’est cette similitude que nous avons voulu présenter brièvement ici.

Ce rapide aperçu du sens profond de la mythologie grecque permet de voir que les anciens avaient déjà perçu le sens évolutif pour l’humanité future, bien au-delà des plus hautes réalisations auxquelles certains initiés étaient parvenus.

Le dernier volet du Cycle Troyen, « la Télégonie », a malheureusement disparu, mais le résumé que nous en avons permet de comprendre qu’il décrivait une purification approfondie et préparait la dernière phase du yoga, « la transformation supramentale »[xlix] que Sri Aurobindo et Mère ont rendue possible pour l’humanité tout entière. Ils ont toujours affirmé en effet que « leur Yoga commençait là où s’arrêtaient tous les autres ».  

 

                                                           ***    

                                      

Notes : 

[i] Ilion est un autre nom de la ville de Troie. Le poème de Sri Aurobindo Ilion a été traduit par Raymond Thépot, Éditions Latin Pen, Fraternité, Auroville à partir du texte original Ilion publié par Sri Aurobindo Ashram Trust.

[ii] Sri Aurobindo semble avoir voulu reprendre la description du chemin spirituel à partir des évènements décrits dans l’Éthiopide, poème du Cycle troyen dont nous n’avons qu’un bref résumé, qui suivait immédiatement l’Iliade et traitait de l’engagement de l’amazone Penthésilée et des évènements entre la mort d’Hector et le sac de Troie. Avant lui, Quintus de Smyrne, poète latin du 3e ou 4e siècle après J.-C. en a proposé une version en quatorze chants.

[iii] Le plan de Vérité, situé au-delà des sept plans du mental.

[iv] Symbole très complexe de la tradition kabbalistique hébraïque

[v] Poète grec du VIIIe siècle avant J.-C. (parfois considéré comme contemporain d’Homère)

[vi] Il faut distinguer la Nescience des royaumes de l’inconscient corporel gouvernés par Hadès et plus encore de ceux du subconscient gouvernés par Poséidon.

[vii] Selon Hésiode, c’est à ce moment qu’apparut l’Amour symbolisé par la déesse Aphrodite (P7), née de l’écume qui se forma autour des organes génitaux tombés dans le flot marin (Pontos), symbole de la puissance de création de l’esprit rentrant au contact de la vie. Mais Homère, plus attaché à l’aspect pratique de l’évolution, fit d’Aphrodite une fille de Zeus et de Dioné, c’est-à-dire le principe de « l’amour croissant » sous l’influence du surmental.  

[viii] La lecture du Journal du Yoga de Sri Aurobindo peut en donner un premier aperçu. Cinquante exprime une totalité dans le monde des formes.

[ix] Les sept plans de la croissance dans le mental sont explicités succinctement plus loin dans le texte. D’autres termes tels le supraconscient, le subconscient, l’inconscient, etc. sont utilisés ici selon le sens que leur donne Sri Aurobindo mais que nous n’avons pu expliciter dans le cadre de cette conférence.

[x] Une autre tradition la considère comme une fille du Tartare, c’est-à-dire une conséquence de la Nescience originelle.

[xi] La formation du « moi animal » précède la formation du « moi humain » ou ego. C’est à ce niveau qu’intervient la première influence séparatrice qui « arrête l’évolution dans l’union » (Échidna).

[xii] Le nom Orthros est construit avec l’adjectif orthos (droit) dans lequel est inséré le Rho de l’inversion.

[xiii] Ainsi que Pasiphaé chez les auteurs posthomériques.

[xiv] Seul Euripide, qui n’était pas un initié, affirme que Médée tua elle-même ses enfants.

[xv] Libérés du désir et de l’ego.

[xvi] Par « égalité », il faut comprendre une immobilité et une paix intérieure totales, quels que soient les évènements extérieurs.

[xvii] Il y avait en Grèce ancienne quatre grands jeux panhélleniques : les jeux Isthmiques (l’entrée sur le chemin étroit du yoga), les jeux Néméens (le début effectif de la purification des centres ou chakras), les jeux Pythiques (le contact ou l’union avec l’être psychique) et les jeux Olympiques (la fin du yoga ou libération personnelle et l’accès au surmental).

[xviii] Il existe une autre version d’un auteur latin du premier siècle après J.-C., Caius Valerius Flaccus, largement inspirée d’Apollonios. 

[xix] Province située au nord de la Grèce

[xx] Ces dents sont une partie de celles du Dragon tué par Cadmos lors de la fondation de Thèbes.

[xxi] Ce sont des schémas mentaux car, dans la mythologie grecque, les Sirènes sont des oiseaux à têtes de femmes.

[xxii] Poète hellénistique du 3e siècle avant J.-C.

[xxiii] Le mythe des Danaïdes qui doivent puiser de l’eau avec des cruches percées ou tenter de remplir un tonneau percé était initialement le travail imparti à des ombres ailées dans l’Hadès. Il soulignait le labeur sans fin du yoga dans le corps, et a été abusivement attribué, semble-t-il, aux Danaïdes. 

[xxiv] Partie méridionale de la Grèce

[xxv] Province symbole des débuts du chemin

[xxvi] Ville d’Étolie, symbole d’un yoga avancé

[xxvii] Pindare, poète du Ve siècle avant J.-C., ne précise pas l’emplacement de ces colonnes. Rien ne permet d’affirmer en effet que certains initiés n’aient pas contacté le supramental et utilisé ses pouvoirs à titre individuel au temps d’Homère.

[xxviii] Province correspondant au Liban et à la Syrie actuels.

[xxix] Dédale appartient à une branche cadette de la lignée royale d’Athènes, laquelle est le symbole de ce qui dirige la croissance intérieure

[xxx] La tradition spirituelle de l’Inde distingue trois types de yoga selon la partie de l’être qui est principalement engagée (l’action, le sentiment ou le mental) : le yoga des Œuvres, celui de la Dévotion et celui de la Connaissance.

[xxxi] Vision de l’Absolu limitée ici au plus haut du surmental puisqu’il s’agit de Zeus

[xxxii] Le plus généralement des femmes qui, en proie à l’extase, dansaient et chantaient, faisant souvent montre de comportements inhabituels ou déréglés.

[xxxiii] Il n’était pas possible d’aborder dans le cadre de cette conférence l’importance que prit plus tard Dionysos, en particulier dans l’Orphisme

[xxxiv] Bien que la filiation soit très peu attestée, elle est tout de même la plus vraisemblable.

[xxxv] Ville d’Étolie [xxxvi] Sri Aurobindo mentionne à plusieurs reprises que l’endurance est une condition indispensable pour remporter la victoire dans le yoga (« Endure and you will conquer »).

[xxxvii] Le troisième grand obstacle du yoga dans le corps donné par Homère est illustré par le mythe du géant Tityos dont le corps couvrait neuf arpents dans le monde souterrain, deux vautours lui dévorant le foie. Il avait été tué par Apollon car il avait fait violence à Léto. C’est le symbole d’une empreinte qui reste puissante dans le corps et résulte d’un refus du psychique ou d’une contrainte exercée sur lui. C’est-à-dire le fait de ne pas avoir suivi les ordres intérieurs quand ils se manifestaient à la conscience de manière voilée (avant la claire lumière d’Apollon).

[xxxviii] Les trois « gunas » sont les modes de la Nature : tamas « l’inertie », rajas « l’énergie à la source de l’action » et sattva « qualités (la connaissance et la volonté) qui assurent l’équilibre et l’harmonie ». Chacun de ces modes est plus particulièrement en relation respectivement avec le corps, le vital et le mental. Même le mode sattva, qui conduit à la sagesse et à la sainteté, doit être dépassé puisqu’il s’exerce dans le cadre de la limitation et de la dualité.

[xxxix] Il ne s’agit pas d’une image mais bien de l’impossibilité du corps physique de supporter les courants de la transformation s’il n’est pas totalement purifié et rendu « transparent ». Se reporter à ce sujet aux livres de Satprem « Carnets d’une Apocalypse ».

[xl] Ulysse n’est toutefois pas le seul à effectuer un « retour » depuis Troie, puisque d’autres travaux de yoga doivent se poursuivre. La mythologie relate en effet les retours de plusieurs héros tels Nestor, Diomède, Ménélas, Néoptolème, etc.

[xli] Le lecteur pourra en trouver une interprétation détaillée dans le Tome 3 de l’ouvrage Mythologie grecque, yoga de l’Occident. [xlii] Seules les exigences du récit imposent une description chronologique mais il semblerait que l’enchaînement des épreuves et purifications puisse varier selon les chercheurs.

[xliii] Il ne faut pas confondre cet Éole avec le fils d’Hellen (P5), mais tous deux sont, à des niveaux différents, des symboles de la libération en l’esprit.

[xliv] L’anse où le bateau s’amarra constituait un piège semblable à celui que Jason dut déjouer au pays Dolion.

[xlv] Probablement « la vision pénétrante » du bouddhisme.

[xlvi] Le devin de Thèbes, et donc plus spécialement dédié à la voie de purification/libération.

[xlvii] C’est la réalisation connue sous le nom de « vision des trois temps » : connaissance directe du passé, connaissance intuitive du présent et connaissance prophétique de l’avenir.

[xlviii] Province en l’Esprit, sans réalité physique

[xlix] Cette « transformation » suit les phases de « psychisation » et de « spiritualisation ». Lors de la « psychisation », toutes les parties de l’être sont prises en charge par l’être psychique - le noyau divin qui se tient derrière le mental, le vital et le corps - qui les tourne vers la Vérité. La « spiritualisation » est l’accès aux plus hauts niveaux de la conscience et la descente de leur lumière, de leur joie, de leur paix et de leur force dans les parties inférieures de l’être.

                                                                    ***

 

                                        PLANCHES GÉNÉALOGIQUES   

        -      Les Planches présentées ici sont extraites de l'ensemble plus complet figurant sous un autre onglet Par souci de clarté, la signification des personnages n’a été que rarement indiquée sous les noms.  Le signe ~ indique une union, quel qu’en soit le genre : mariage, liaison durable ou ponctuelle, etc. Les noms homonymes ne sont pas différenciés. Les anciens ont en effet utilisé le même nom pour des personnages figurant dans des lignées différentes lorsqu’ils voulaient introduire le même contenu symbolique, le plus souvent à des degrés d’intensité ou de réalisation diverses.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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